La maison de la Corée
La porcelaine blanche de la Corée de Chosun
Le pays de Choson, « pays du calme matutinal », a gardé une grande réserve dans l’éventail de ses
couleurs et recherché une extrême simplicité dans les formes. Sous la dynastie Chosun (1392 –
1910), l’influence des lettrés confucéens a marqué l’expression artistique d’une éthique austère.
Un mode de pensée très particulier a dû contribuer à l’isolement du bien nommé « royaume ermite »
qui n’a pas exporté sa céramique comme l’ont fait la Chine et le Japon.
Le Général Yi Song-gye se proclamait roi 1 de Choson en 1392 et mettait fin à la dynastie Koryo
qui vivait sa décadence après tant de splendeur. Le tribut à payer au suzerain mongol était devenu
trop coûteux. Les pirates japonais avaient rendu la zone côtière si dangereuse que le commerce
maritime s'était arrêté et qu'une grande partie de la population avait dû se retirer à l'intérieur
des terres. Ainsi se sont éteints les fours de Kangjin et de Puan, grands centres de production du
céladon de Koryo, et les potiers se sont dispersés dans tout le pays pour établir leurs ateliers. La
nécessité d'un ordre social avait justifié le nouveau pouvoir, puis la dynastie Chosun vécut cinq
cents ans. Le néoconfucianisme devint religion d'état et les nouveaux monarques voulurent
s'entourer de lettrés probes et loyaux dont les trésors étaient les pinceaux, l'encre et le papier;
ils aimaient la calligraphie et la céramique sans faste. La quintessence du raffinement de l'époque
Koryo fit donc place à plus de simplicité, les lettrés confucéens étant plus soucieux d'une éthique
morale frugale, voire austère, que de l'idéal bouddhiste d'un concept mystique de l'au-delà. Ainsi
l'expression artistique se trouva-t-elle épurée, même si elle conserva profondément l'empreinte
d'éléments du bouddhisme, du taoïsme et du chamanisme. Les formes céramiques sont devenues plus
robustes et sobres que recherchées ou sophistiquées. Les variations de couleurs et d'éclat dues
aux différentes argiles et glaçages sont allées vers la couleur de la neige et l'éclat du jade, entre
la pureté et la douceur. Le pays de Choson, parfois nommé " pays des collines bleues ", n'a pas
exporté sa céramique comme l'ont fait la Chine et le Japon, n'a fait usage ni d'une vaste panoplie
de couleurs, ni de formes extravagantes. Naturellement, la céramique émaillée et décorée était à
l'origine destinée aux classes dirigeantes aisées, était aussi une marque de prestige liée au
pouvoir, était encore un objet de tribut ou le paiement de taxes.
Le punch'ong
Le grès de la dynastie Chosun, le punch'ong coréen, a évolué à partir des grès incrustés de Koryo.
C'est une céramique au tesson ferrugineux orné ou recouvert d'engobe blanc et d'émail
transparent. Au XVIe siècle, apparut le tom'bong punch'ong; ce terme se réfère au bruit mat d'un
bol plongé dans un seau d'engobe ; sa blancheur rappelle celle de la porcelaine, mais son aspect est
fondamentalement rustique, minéral. La production du punch'ong cessa à la fin du XVIe siècle pour
continuer dans l'île de Kyushu où elle existe encore aujourd'hui.
La porcelaine, son décor
La porcelaine au tesson dur et lumineux semblerait plus appropriée aux rituels confucéens du culte
des ancêtres. La production principale était celle d'assiettes et de bols, ceux-ci ayant bien sûr
pour la plupart disparu avec l'usage. Les vases et les ornements funéraires (tablettes, figurines,
jarres) nous sont parvenus en plus grand nombre car ils ont été à l'abri, dans les tombes.
La porcelaine incisée et incrustée d'engobe noir, fréquente au XV siècle, provient directement de
la technique d'incrustation des céladons Koryo. Je ne m'étendrai pas sur les décors aux oxydes,
très rares sur la vaisselle, mais plus fréquents sur les vases et les bouteilles ; la simple
observation des tas de cassons met en évidence leur rareté et c'est la blancheur du tesson qui
m'intéresse ici. En bref le cobalt a toujours été lié de très près aux circonstances économiques,
son utilisation parcimonieuse aurait-elle été en partie responsable de la sobriété dans les
compositions, de cette manière si libre et harmonieuse de considérer l'espace vide? Le rouge de
cuivre, apparu ponctuellement en Corée dès le XIIe siècle ne fut réutilisé au XVIIIe pour le
décor de quelques vases ou de bouteilles remarquables de noblesse et de simplicité puis au XIXe,
mais sans la même mesure. L’oxyde de fer a suppléé au cobalt dans les années misérables qui ont
suivi l'invasion de Hideyoshi, les peintres officiels en visite à la manufacture royale décoraient
alors les vases avec des motifs de bambous et de pins, pruniers et orchidées, avec une maîtrise
remarquable de l'austère couleur du fer.
Porcelaine et histoire
Les fouilles ont révélé des tessons de porcelaine sur les sites des fours de grès et vice-versa. La
distinction des deux types de production n'est pas encore claire mais il semble que la porcelaine
ait graduellement remplacé le grès.
Les spécialistes ne s'accordent pas sur une division par périodes de l'histoire céramique de leur
pays. Les événements suivants me semblent néanmoins déterminants : le brillant règne du roi
Sejong (1418-1450) qui donna un essor formidable au pays, les terribles invasions japonaises en
1592 puis en 1597, enfin l'ouverture fatale du " pays ermite " à la fin du XIX e siècle qui entraîna
annexion de la Corée par le Japon en 1910.
Les premières années de Choson furent celles de la restructuration politique, économique et
sociale ; les potiers avaient perdu, en même temps que leurs glorieux fours, la délicatesse de la
couleur du céladon, et la technicité apportée par la division du travail au sein des gros ateliers de
Puan et de Kangjin. J'imagine que si les premiers punch'ong sont de couleur bâtarde grise, bleutée,
beige, et les formes et leurs décors incrustés baroques et lourds, c'est que les impératifs de
survie tels que le défrichage des lopins de terre, la construction des fours et des lieux
d'habitation ont accaparé le temps et l'énergie de ces potiers déplacés.
Les besoins en vaisselle n'ont cessé d'augmenter durant ce premier siècle de la dynastie. A partir
de 1417, les pièces de punch'ong destinées aux bureaux du gouvernement furent tenues de porter le
nom de ces bureaux ce qui est très significatif pour les chercheurs. Pendant les cinq premières
décennies, les échanges avec la Chine ont été constants et réguliers. Les " bleu et blanc " chinois,
la soie et les remèdes étaient offerts à la Cour de Corée. Les Coréens envoyaient comme tribut
des chevaux, des pièces de tissu, du ginseng. Il est à noter, en témoignage de qualité que la Cour
des Ming commanda en 1425 dix services de table, soit 210 pièces de vaisselle de Gwangju. Mais en
1448, elle ordonna la cessation des échanges officiels qui firent place aux échanges commerciaux
et de contrebande. Les potiers coréens avaient absorbé l'influence chinoise, les formes et leurs
décors, avec l'usage du cobalt importé. Ils laissèrent de côté cette influence pour développer une
expression distincte avec une forme de retenue et de nonchalance qui leur est propre, les formes
tendant vers la simplicité, la couleur vers la blancheur. De 1432 à 1443, lors de l'élaboration du
très complet rapport géographique national commandé par le roi, 185 ateliers de grès et 135
ateliers de porcelaine étaient dénombrés, disséminés dans tout le pays. La production de vaisselle
pour la Cour et les dignitaires requérait un contrôle attentif. Au palais du roi Sejong, la vaisselle
blanche uniquement était autorisée.
Pour satisfaire la forte demande de porcelaine, fut fondé en 1467 le Punwon Saongwon, branche du
bureau d'approvisionnement du Palais royal ; les ateliers étaient localisés dans le district de
Kwangju, la proximité du fleuve Han favorisant le transport vers Séoul ainsi que le contrôle de la
production et des stocks de précieux kaolin dont l'usage venait d'être sobrement réduit à la seule
vaisselle officielle. La porcelaine de Kwangju était déjà renommée, réclamée par la Cour des Ming,
décrite comme la meilleure de toutes par un écrivain Song de la fin du XV. La Corée traversait
alors deux siècles de paix et de prospérité. La couleur blanche à l'éclat très doux en vint pourtant
à évoluer vers une tonalité gris-vert, parfois gris-beige, les parois des pots devenaient plus
épaisses, le tesson semblait moins lumineux que ceux des premières porcelaines. Les conditions de
vie devenaient âpres et rudes pour les céramistes du Punwon qui durent être assignés à résidence à
vie, et leurs enfants obligés de leur succéder dans la profession ; un décret avait été institué en
1537 pour pallier aux fugues et aux désertions de ces professionnels.
En 1592 et en 1597, les armées de Hideyoshi envahirent le royaume de Choson qui mit plusieurs
décennies à se rétablir. Cette invasion est parfois appelée " la guerre des potiers " car de très
nombreux potiers coréens furent embarqués ou bien contraints par la famine à émigrer au Sud-
Ouest du Japon où ils ont eu un rôle fondamental dans le renouveau céramique du pays insulaire. Le
plus célèbre d'entre eux, Chosun Sam-pyong, découvrit du kaolin à Kyushu, il initia la fabrication de
la porcelaine à Arita. Il aurait été potier à Kwangju auparavant. Les céramistes implantés au
Japon et leurs descendants sont maintenant reconnus et intégrés dans l'histoire de la céramique
coréenne.
L'argile
La péninsule est découpée en de multiples petites îles et presqu'îles. Son relief et son sous-sol
sont d'aspect mouvementé et fragmenté. Les veines d'argile kaolinique sont petites, de qualité
très variable et dispersées en une dizaine de districts du pays.
Si le district de Kwangju a été renommé pour la qualité de son kaolin, il semble que celui-ci ait été
rapidement épuisé. Les sites renommés pour leur qualité sont Weonju, Yanggu, Kyongju, Chinju.
Kap'yong, lcheon, et Yeoju sont moins éloignés de la capitale, mais leurs argiles sont moins belles.
L’emplacement des fours était déterminé par la disponibilité de combustible plus que par la
présence d'argile. Les fours du Punwon devaient être déplacés tous les 6, 8 ou 10 ans, suite au
déboisement des collines avoisinantes immédiatement conquises par les cultures vivrières en dépit
des velléités de reboisement. Les paysans installés sur ces terrains conquis étaient lourdement
imposés et tenus de fournir du bois pour les fours et du riz pour les céramistes, ce qui devait
permettre d'envisager un lieu permanent pour l'installation des ateliers. Après un bon nombre de
tentatives infructueuses, le Punwon fut définitivement installé en aval des Monts Mugap riches en
combustible, au confluent des branches Nord et Sud du fleuve Han. Il y fut opérationnel de 1767
jusqu'à sa privatisation en 1884. Les élégantes poteries et les vaisseaux royaux portent parfois
le décor du fleuve en quelques coups de pinceau de cobalt ; les vers et les strophes des poètes, les
rapports détaillés des clercs dans les annales du royaume témoignent du passage des barques
chargées de bois alignées aux péages, décrivent les difficultés d'approvisionnement, mais aussi la
pureté et la brillance de la porcelaine.
Les habitants des régions productrices de kaolin étaient mobilisés pour l'extraction et le
transport de l'argile. Lorsque ce travail était supervisé par les fonctionnaires du Palais Royal, les
conditions pouvaient être si rudes qu'elles entraînaient des révoltes. Lorsqu'il était supervisé par
les fonctionnaires locaux, la qualité des argiles pouvait être déficiente.
Les variations de la couleur et les variations de la nature du tesson sont directement liées à la
nature des argiles et aux conditions d'extraction et de production.
Par Dauphine Scalbert
Revue de la Céramique et du Verre, Mars-Avril 2005